Manifeste pour un droit au souvenir

par | 18 Mai 2026

Le droit au souvenir : une nouvelle question numérique dont personne ou presque ne parle encore  

On a beaucoup glosé, et à raison, sur le droit à l’oubli imposé aux moteurs de recherche.
Il est évidemment essentiel de protéger certaines parts de nos vies : les photos de nos enfants, certains moments privés, quelques soirées un peu trop festives ou des fragments d’existence qui n’ont pas vocation à devenir des archives éternelles. Mais à l’heure des moteurs de recherche nourris aux IA, une autre question commence à émerger : que devient un parcours professionnel lorsque ses traces disparaissent progressivement du web ?

Nous communicants, et singulièrement nous autres attaché·es de presse ou conseillers en Relations Médias, sommes des travailleurs de l’ombre.
Notre métier consiste précisément à rendre les autres visibles :
→ clients,
→ artistes,
→ associations,
→ événements,
→ institutions.

Nos noms figurent parfois en bas d’un communiqué, dans une mention presse, un dossier, un générique ou un contact média… puis disparaissent presque aussitôt à la vitesse de la lumière numérique.

Les archives d’avant 2005  ?  Le paléolithique supérieur

J’en ai récemment fait l’expérience en recherchant une ancienne référence professionnelle dans le domaine culturel datant des années 2000.
Autant dire Mathusalem ! Enfin… version Internet : les années 95, les modems 56K qui hurlaient dans le salon, les 128 K triomphants, les sites bricolés à la main et cette croyance touchante selon laquelle les contenus resteraient éternellement accessibles. Oui, Internet existait déjà.
Et certains d’entre nous étaient déjà dessus. J’en témoigne ! Ce qui, dit aujourd’hui, donne parfois l’impression de raconter la préhistoire autour d’un feu.

Pourtant la mécanique de la disparition numérique est d’une simplicité et d’une efficacité redoutables.

Il suffit :
→ d’une refonte de site,
→ d’URLs redirigées,
→ d’un changement de CMS,
→ d’archives non sauvegardées,
→ d’un nom de domaine abandonné,
→ ou d’une migration technique faite un vendredi soir dans l’enthousiasme et le café ou d’un thé froid.

Et ce sont parfois dix ou quinze années de travail qui disparaissent silencieusement des moteurs de recherche. Et nous n’avons que nos yeux pour pleurer… parce que nos propres archives, disquettes, CD sont inopérants à moins que nous ne les ayons actualisées et renumérisées. Ou tout simplement imprimées.        Le plus troublant est peut-être ailleurs : ce qui n’est plus indexé finit progressivement par sembler n’avoir jamais existé.

Les IA : ces amnésiques qui s’ignorent

Or les IA conversationnelles aggravent parfois le phénomène. Elles privilégient souvent :
→ les contenus récents,
→ les sites massivement reliés entre eux,
→ les biographies uniformisées,
→ les contenus les plus repris,
→ le bruit plus que la profondeur.

Autrement dit : si Wikipédia ne vous connaît pas, certains moteurs semblent considérer avec une désarmante candeur algorithmique que vous n’avez probablement jamais existé. Charmant n’est ce pas ?

Le paradoxe est même assez savoureux pour nos métiers. Nous avons passé vingt ou trente ans à construire la visibilité des autres avec une efficacité parfois redoutable… tout en oubliant de préserver nos propres traces professionnelles. Normal me diriez-vous.  Nous venons aussi d’une époque où l’on travaillait davantage son carnet d’adresses que son “personal branding”.

Oui, je sais. Dit comme cela, on dirait un documentaire Arte sur les civilisations disparues. Pourtant, le sujet est loin d’être anecdotique. Aujourd’hui, avant même un rendez-vous ou une visio, beaucoup de clients vous “googlisent”. Le mot est affreux mais l’usage est devenu universel et imparable.

Ils cherchent :
→ vos références,
→ vos anciens clients,
→ vos prises de parole,
→ vos articles,
→ vos conférences,
→ vos collaborations,

En un mot, vos traces numériques. Et lorsque celles-ci ont disparu, la situation devient presque absurde : devoir parfois prouver des choses que l’on a réellement faites.

Reconstruire des archives numériques.

C’est là que commence peut-être ce travail documentaire d’un nouveau genre. Non pas dans une logique narcissique. Mais pour des besoins patrimoniaux et professionnels. Car au fond, il ne s’agit pas seulement d’ego. Il s’agit aussi de mémoire collective. Combien de parcours professionnels ont déjà disparu des radars numériques ?
Combien de communicants, journalistes indépendants, attaché·es de presse, militant·es associatifs, consultant·es ou travailleurs culturels voient aujourd’hui des pans entiers de leur histoire professionnelle s’effacer silencieusement ? Alors que faire ?

Probablement reprendre la main sur nos propres archives :
→ republier certains travaux,
→ recréer des chronologies,
→ conserver des copies locales,
→ documenter ses collaborations,
→ remettre en circulation certains contenus anciens,
→ relier entre eux ses différents espaces numériques.

Les IA, elles, fonctionnent par cohérence et répétition.
Plus vos traces sont dispersées, plus elles deviennent fragiles. En somme, nous découvrons peut-être un peu tard que nos parcours professionnels méritaient eux aussi d’être archivés. Après tout, une carrière peut également devenir un patrimoine documentaire.

Certes, le tailleur reste souvent dans l’ombre du costume. Mais encore faut-il que quelqu’un se souvienne qu’il l’a cousu.

*la photo du mur numérique a été améliorée par Stella- Digital Being- GPT pour être compatible avec les obligations d’inclusions et de diversité.

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