Confiance et démocratie

par | 14 Juin 2026

Comment fabrique-t-on de la confiance collective dans une démocratie qui se défait de ses médiateurs ?

Nous vivons une époque paradoxale. Jamais nous n’avons eu accès à autant d’informations.
Jamais nous n’avons disposé d’autant de moyens d’expression directe.
Jamais nous n’avons été aussi connectés. Un frôlement d’aile à Tokyo, c’est littéralement toute la planète qui s’embrase et c’est encore plus prégnant aujourd’hui. Et pourtant, la confiance collective semble s’éroder. Inexorablement. Face à ce constat, beaucoup dénoncent une société du doute. Mais est-ce réellement le cas ?

Le problème n’est peut-être pas que nous doutions trop. Le problème est peut-être que nous doutons mal. Le doute raisonnable, a disparu. Le fameux  doute qui de Descartes à Pascal et à ceux et celles qui les ont suivis nous ont permis d’avancer, y compris en tâtonnant. Ne subsiste semble-t-il que la défiance. Ce qui n’est pas tout à fait similaire. Les sondages le démontrent jour après jour : nous nous défions des institutions, des médias, des associations, des scientifiques ou des élus. En revanche, nous accordons parfois une confiance immédiate à une vidéo virale, à un influenceur ou à un récit qui conforte nos convictions. Biais de confirmation certes, mais qui fait de plus en plus de ravages dans une société au sein de laquelle l’image a pris une place plus que prépondérante. Dans ce contexte, une question s’impose :

Comment une démocratie fabrique-t-elle encore de la confiance lorsque disparaissent progressivement les acteurs chargés de la traduire, de la réguler et de la faire circuler ?

Le doute n’est pas l’ennemi de la démocratie

Une société démocratique ne repose pas sur la certitude et puisque l’histoire est là pour nous instruire, les sociétés qui ne doutent pas ou qui l’ont banni sont aussi celles qui furent ou sont encore les plus totalitaires. Le doute est consubstantiel à la démocratie. Ne rien prendre pour acquis et rechercher les expérimentation, c’est laisser place au doute et non à la défiance. Un doute salutaire et fécond.  Il peut être actionné comme moteur de la recherche de vérité ; il est essentiel à la méthode scientifique.  Il n’y a pas de travail journalistique sans doute qui oblige à recouper une information et à la vérifier et c’est aussi une condition du débat démocratique

Doute, défiance et complotisme : trois réalités différentes

Le doute conduit à vérifier.  A l’instar des exemples que nous venons de citer. Il permet de confirmer des théories scientifiques ou de les écarter et c’est grâce au doute (raisonnable) que l’on peut mettre de côté ses propres opinions pour entendre celles des autres car le doute permet d’oser se poser cette question cruciale : « et si j’avais tort » ? La défiance conduit à suspecter. Elle est le moteur invisible du rejet, parfois du repli sur soi, souvent elle conduit à de la colère qui va se traduire de différentes manières dans la société. Le complotisme conduit à croire, aveuglement, sans aucun doute malheureusement à des théories parfois extrêmement dangereuses. Le complotiste doute de tout sauf de sa théorie.

La disparition progressive des médiateurs

Nous avons perdu l’art de l’intermédiation même si nous n’avons jamais autant utilisé ce mot ! Il y a des médiateurs dans tous les domaines aujourd’hui.  Pourtant, lorsqu’ils interviennent , c’est qu’on est en situation d’échec. Le lien entre les citoyens et les entreprises, les administrations perçues comme kafkaïennes, est un lien conflictuel plutôt que d’échanges.

Faute de moyens ou à cause de l’évolution de la société, les anciens médiateurs que nous avions font défaut. S’il y a toujours 12 millions d’associations, elles ont de moins en moins de moyens.  Les Syndicats ont perdu de leur légitimité dans une société qui privilégie l’individualisme. Les partis politiques se polarisent. Cela fait déjà plus d’une décade que la reconfiguration du paysage médiatique français fait couler beaucoup d’encre. La main mise aujourd’hui par ce que l’on appellerait des « tycoons des médias  » n’est plus à démontrer.  Mais la défiance touche à présent la médiations autrefois exercée par les universitaires. On l’a vu à propos du GIEC et des scientifique dès qu’ils évoquent le climat mais aussi les vaccins. Il faut le dire, la survenue des réseaux sociaux et des moteurs de recherche ont fait que » la petite poucette » comme l’appelait Michel Serres est devenue grande, presque savante et surtout défiante ! Elle remet en cause les sources du savoir puisqu’elle peut en avoir facilement l’accès.  Sans parler des institutions religieuses dont les scandales sans fin ont fait plus qu’écorner la réputation.

Des acteurs de la régulation :  imparfaits mais indispensables

Certes, c’est encore un paradoxe, bon nombre de ces médiateurs pouvaient être sujets à caution. Prisonniers de leurs visions patriarcales et de leurs postures. L’enjeu n’est pas ici de les idéaliser. Mais de mieux comprendre leur fonction. Ils permettaient d’entendre ; souvent de restituer, parfois de reformuler mais plus surement d’inscrire au débat. Ils avaient pour les corps intermédiaires les moins suspects de contrôle, une fonction de régulation. C’est encore le cas par exemple, du CESE, la 3e chambre la plus représentative de France. Trop souvent méconnue, cette fonction essentielle à toute démocratie à tendance à être non seulement sous-estimée mais aussi vilipendée.

La régulation : un mot devenu suspect

Réguler n’est pas censurer car la régulation n’a jamais consisté à faire taire. Elle consiste à permettre qu’une parole puisse être comprise collectivement. Réguler, ce n’est pas anéantir un message. C’est le comprendre, l’entendre, le restituer et parfois le reformuler afin qu’il puisse être discuté collectivement. C’est une forme de traduction pour éclairer, faire cheminer, contextualiser et rendre intelligible un débat.                                        Donnons ici quelques exemples de régulation dans le débat démocratique.

Les Commissions Locales de l’Eau (CLE) par exemple. Elles réunissent collectivités, associations, acteurs économiques, usagers et services de l’État afin d’organiser le dialogue autour d’une ressource commune. Elles ne suppriment pas les divergences d’intérêts ; elles permettent de les mettre en discussion.

À l’échelle nationale, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) demeure l’une des institutions emblématiques de cette fonction de régulation. Encore méconnu, il permet à la société civile organisée, associations, syndicats, organisations professionnelles et acteurs de terrain de participer à l’élaboration du débat public avant que la décision politique ne soit prise. Ces instances ont un point commun : elles produisent du temps, de l’écoute et de la contradiction organisée. Autrement dit, elles fabriquent les conditions de la confiance collective.

Le règne de l’immédiateté

Ëtre en prise direct avec le peuple ou le public sans intermédiaire, voilà ce qu’on permis les réseaux sociaux pour le meilleur et le pire ! Le rêve des entreprises mais aussi celui des populistes de tous poils et nul n’est besoin d’aller chercher bien loin pour en trouver. D’ailleurs dès qu’une démocratie commence à se méfier de ces corps intermédiaires, sachez le, ce n’est pas seulement qu’elle faiblit, c’est qu’elle est en proie à des courants populistes même à son corps défendant. Car  l’immédiateté favorise l’émotion, la réaction et l’absence de recul mais surtout la polarisation, le mal de ces derniers lustres.  Elle autorise les certitudes et bloque tout doute raisonnable. On le voit précisément avec les affaires qui défraient les chroniques dernièrement. La recherche de l’instantanéité fragilise l’enquête, la vérification, le débat et surtout la nuance. Certes, nous avons besoin de réactivité, et ce n’est pas la spécialiste des RP que je suis qui vais le nier. Cependant, nous ne devons pas négliger les bénéfices du temps.

Le temps : condition oubliée de la confiance

Faut-il rappeler cette vieille antienne : laisser le temps au temps ? L’enquête, instruction, la négociation, la documentation, la contextualisation, tout ceci requiert, cet ingrédient indispensable : le temps long. Le temps devenait une condition de maturation.  Or, l’épreuve du temps n’est pas un obstacle. Elle est souvent une garantie ou une confirmation. Nous avons appris à accélérer les  phases communications. Nous n’avons jamais appris à accélérer la maturation. Et c’est un constat que je fais dans chacune de mes activités :

  • Relations médias.
  • Veille stratégique.
  • Psychoportraits symboliques.
  • Enseignement et formation

Avant d’agir, chaque fois, il faut un temps de maturation pour :

  • observer ;
  • écouter ;
  • cartographier ;
  • comprendre.

Quelles que soient nos avancées technologiques d’ailleurs, à l’heure où j’écris, quoi qu’on en pense, il faut toujours neuf mois pour faire un bébé.

Qui produit encore de la confiance collective ?

C’est bel et bien une question politique et démocratique.  Qui devrait prioritairement jouer aujourd’hui ce rôle de médiation ? La société civile ?  Les mouvements politiques ? Les associations uniquement ?  Les plateformes ? L’intelligence artificielle puisqu’on en parle beaucoup ?  Les enseignants ?  Aucun acteur ne peut le faire seul car la confiance est un écosystème. Elle ne peut reposer sur un unique acteur.

Et nous devons également nous interroger sur les conditions de production de cette confiance collective. Il faut non seulement une pluralité d’acteurs mais aussi de moyens afin de ne pas la galvauder. Elle ne se fabrique pas qu’avec des moyens financiers ou techniques mais elle ne se décrète pas non plus avec quelques bouts de ficelle sur le coin d’une table ! Il faut réunir les conditions pour la faire émerger : les conventions citoyennes dont on ne suit pas ni les constats ni les propositions, les fausses initiatives populaires qui partent du sommet, ont parfois nourri le sentiment que la parole citoyenne n’était que partiellement prise en compte et ont contribué tout autant à éroder la confiance

 

Conclusion

A mon sens, la démocratie n’a pas besoin de davantage de certitudes. Elle a besoin de davantage de doute raisonnable. Elle a besoin d’espaces où les émotions peuvent être entendues, traduites, confrontées et transformées en réflexion collective. La confiance ne naît pas de l’immédiateté.

Elle ne naît pas davantage de la certitude. Elle naît du temps, de l’écoute, de la contradiction et de la capacité collective à chercher ensemble ce qui peut être tenu pour vrai.

Et peut-être est-ce là l’un des défis majeurs de nos démocraties à l’heure des réseaux sociaux et des campagnes électorales permanentes.

 

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